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Crevette : l’informel et le poids des pêcheurs nigérians fragilisent une filière stratégique

(Investir au Cameroun) – Présentée comme le principal produit halieutique d’exportation du Cameroun, la crevette reste pourtant pénalisée par l’informalité, les pertes post-capture, la faiblesse de la chaîne de froid et les difficultés d’accès aux marchés internationaux les plus rémunérateurs. C’est l’un des principaux constats d’une étude réalisée dans le cadre du programme FISH4ACP, en lien avec l’élaboration d’un modèle économique pour le Laboratoire national vétérinaire (LANAVET).
Selon cette étude, la filière crevette mobilise plus de 11 000 acteurs directs au Cameroun, dont 4 085 pêcheurs, environ 3 500 acteurs de la commercialisation, 200 opérateurs de transport, une centaine d’unités de transformation et une dizaine d’entreprises exportatrices. Elle génère une valeur ajoutée totale estimée à 47 millions de dollars et représenterait environ 12 % du PIB du secteur de la pêche. La production artisanale est évaluée à 6 002 tonnes par an.
Une filière à fort potentiel, mais faiblement structurée
L’un des enseignements les plus sensibles de l’étude concerne la composition des acteurs intervenant dans la capture. Les pêcheurs nigérians représenteraient 61,5 % des pêcheurs actifs dans ce segment. Cette donnée ne signifie pas que l’ensemble de la filière crevette camerounaise est contrôlé par des opérateurs nigérians. Elle montre toutefois que, sur le maillon stratégique de la capture, les pêcheurs camerounais ne sont pas majoritaires.
Cette réalité s’ajoute à une autre faiblesse structurelle : le poids de l’informel. L’étude indique que 84 % des commerçants opérant dans cette activité évoluent hors du secteur formel. Elle relève aussi que 86 % des bénéfices seraient captés par les industriels et les grossistes, ce qui traduit un déséquilibre dans la répartition de la valeur au sein de la chaîne.
Cette informalité limite la traçabilité des flux, complique l’organisation commerciale et réduit la capacité des pouvoirs publics à mieux encadrer la filière. Elle fragilise également les petits opérateurs, notamment les pêcheurs, dont seulement 3 % auraient accès au crédit formel, selon le diagnostic présenté dans l’étude.
Trois circuits de commercialisation et une fuite vers le Nigeria
L’étude distingue trois principaux circuits de distribution. Le marché local représente 50 % des transactions, le marché national 30 %, tandis que l’exportation pèse 20 %. Dans ce dernier segment, les flux se répartissent entre des exportations formelles vers l’Asie, notamment la Chine, la Malaisie et le Vietnam, et des exportations informelles vers le Nigeria.
Le cas du Ndian illustre les faiblesses de cette organisation. L’étude évoque une « fuite de 58 % de la production du Ndian vers le Nigéria », en lien avec l’absence d’infrastructures de froid à Bakassi. Autrement dit, les insuffisances logistiques favorisent l’écoulement d’une partie de la production dans des circuits plus difficiles à contrôler en matière de qualité, de fiscalité et de traçabilité.
Ce phénomène traduit une difficulté plus large : le Cameroun dispose d’une ressource à fort potentiel, mais peine encore à maîtriser les conditions de conservation, de mise en marché et de valorisation de cette production.
Plus de 4 milliards de FCFA de pertes annuelles
Les pertes commencent dès les premières étapes de la chaîne. L’étude estime à plus de 4 milliards de FCFA les pertes annuelles liées aux déficits de conservation. Elle indique que 88 % des pêcheurs citent le manque de glace comme cause majeure de dégradation des produits, que 89 % des unités déclarent des pertes avant débarquement et que 75 % des transports locaux s’effectuent sans aucun dispositif de conservation.
Ces chiffres montrent que la chaîne de froid constitue l’un des principaux points faibles de la filière. Dans un secteur où la qualité sanitaire conditionne l’accès aux marchés formels, l’absence de glace, de chambres froides et d’équipements adaptés réduit la capacité des opérateurs à préserver la valeur du produit.
La filière crevette camerounaise se retrouve ainsi face à un paradoxe : elle dispose d’une ressource recherchée, notamment la gamba, reconnue pour sa grande taille et sa qualité organoleptique, mais reste pénalisée par des infrastructures de base insuffisantes.
Le marché européen toujours fermé
À ces contraintes logistiques s’ajoutent des blocages réglementaires. L’étude rappelle que le marché européen reste fermé aux exportations camerounaises depuis 2009, en référence au règlement CE n°146/2009. Elle mentionne également le carton jaune adressé au Cameroun par l’Union européenne en 2021 dans le cadre de la lutte contre la pêche illégale, non déclarée et non réglementée.
Le document souligne par ailleurs que le laboratoire national de contrôle est disponible, mais non opérationnel. Or cet outil est présenté comme essentiel pour vérifier la conformité des crevettes camerounaises aux normes internationales, notamment celles en vigueur sur les marchés de l’Union européenne et des États-Unis.
La gouvernance de la filière apparaît également fragmentée. Selon l’étude, sept ministères interviennent dans ce secteur sans cadre formel de concertation. Cette dispersion institutionnelle peut ralentir les réformes nécessaires, alors que la conformité sanitaire, la traçabilité et la lutte contre la pêche illicite sont devenues des conditions déterminantes pour accéder aux marchés rémunérateurs.
Une mise à niveau nécessaire
L’étude identifie plusieurs leviers de redressement. Elle cite notamment l’équipement des sites de débarquement en infrastructures de froid, avec des fabriques de glace communautaires, des chambres froides collectives et le recours à l’énergie solaire dans les zones isolées. Elle recommande aussi la mise en place d’un guichet unique du crevetticulteur, destiné à faciliter l’accès au financement, à l’appui technique, à la formation et aux marchés.
La formalisation progressive des acteurs constitue un autre chantier central. Elle suppose l’opérationnalisation du laboratoire national de contrôle, l’amélioration de la conformité sanitaire, l’application des bonnes pratiques d’hygiène et la mise en place d’un cadre de coordination interinstitutionnel.
L’adoption de la loi n°2024/019 du 23 décembre 2024, présentée dans l’étude comme la première loi spécifique sur la pêche et l’aquaculture, apparaît comme une avancée majeure. Mais son impact dépendra de sa mise en œuvre effective et de la capacité des autorités à réduire le poids de l’informel, à sécuriser les circuits commerciaux et à rétablir progressivement la crédibilité sanitaire du pays sur les marchés internationaux.
Au fond, la faiblesse de la filière crevette au Cameroun ne tient pas à l’absence de ressource, mais à la difficulté persistante à organiser sa valorisation. L’enjeu n’est donc pas seulement d’augmenter les captures. Il est de mieux conserver la production, de mieux encadrer les flux, de renforcer la traçabilité et de permettre aux opérateurs camerounais de capter une plus grande part de la valeur générée par cette filière stratégique.
Ludovic Amara
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chronique d’un contentieux financier hérité du passé…

Alors que des voix s’élèvent pour imputer au top management de la Société nationale de raffinage (Sonara) la responsabilité de la sanction financière estimée à 42,8 milliards Fcfa qu’elle devra verser à Sahara Energy, une analyse chronologique rigoureuse de ce différend donne à voir les chiffres qui racontent une histoire plus nuancée que les slogans : environ 80 milliards Fcfa revendiqués, 42,8 milliards Fcfa reconnus, 37,2 milliards d’écart et surtout, une somme de 42,8 milliards qui reste à distinguer de tout paiement effectivement réalisé. Enquête !
De la fumée dans les pipes ! La nouvelle est dans l’ère du temps depuis quatre jours, et n’a pas fini de faire les gorges chaudes derrière les lambris dorés du Palais d’Etoudi et surtout dans les bureaux insonorisés de la Sonara dont les installations ont carbonisé depuis le 31 mai 2019. À l’heure où le gouvernement entend désormais s’activer à la reconstruction et la modernisation en profondeur, dans le cadre d’un projet évalué à 700 milliards de Fcfa, un coup dur et un uppercut financier viennent doucher cette dynamique : la Sonara a perdu son dernier recours judiciaire au Royaume-Uni. Conséquence, elle devra verser 42,8 milliards de Fcfa à la société nigériane Sahara Energy pour des cargaisons de pétrole non payées en totalité. À l’origine du contentieux entre le Cameroun et la société nigériane, on trouve des cargaisons de pétrole brut achetées à Sahara Energy entre 2013 et 2016. Un pétrole livré, consommé mais que la Sonara n’a pas entièrement payé.
La tête d’Harouna Bako mise à prix
On parle notamment des frais annexes, prévus dans le contrat signé par la Sonara, ce qu’on appelle les intérêts de financement et les pertes de change, dont le montant s’est envolé, parce qu’à l’époque l’entreprise nationale chargée de mettre à disposition sur le marché le butane, l’essence super, le jet, le pétrole lampant, le gasoil, le distillat et le fuel oil, a trop tardé à régler sa facture. De quoi susciter l’ire de certains experts financiers qui pointent sans coup férir un doigt accusateur sur le top management conduit par le Directeur général Harouna Bako et dont la tête est désormais mise à prix. Entre procès d’incompétence et mauvaise qualité de la trésorerie en passant par des incohérences dans la procédure et l’attentisme de la Sonara dans le règlement de ce différend, le DG en a pour son grade.
Toutefois, s’il est admis que cette condamnation constitue une onde de choc pour les finances publiques du Cameroun en ces temps de ramadan financier, il est tout aussi plausible de remarquer que derrière les quelque 42,8 milliards de Fcfa désormais reconnus au bénéfice de Sahara Energy, se trouve un contentieux commercial vieux de plus de dix ans, né des livraisons de pétrole brut effectuées entre 2013 et 2016. C’est-à-dire bien avant l’arrivée de l’équipe dirigeante actuelle. Surtout, « le résultat judiciaire est loin de correspondre à l’ensemble des prétentions financières formulées au cours de cette longue bataille », explique une source interne à la Sonara, réfutant toute accusation contre le top management qui a épuisé tous ses recours judiciaires face à la créance reconnue envers Sahara Energy.
Le différentiel qu’on refuse de dévoiler
À l’origine, les revendications financières de Sahara Energy se situaient autour de 80 milliards de Fcfa. Au terme des différentes étapes du dossier, ajoute-t-elle, « la somme reconnue au titre des créances finalement retenues est d’environ 76,97 millions de dollars, soit près de 42,8 milliards de Fcfa. L’écart est donc d’environ 37,2 milliards de Fcfa. Pour le management actuel de la Sonara, conduit par Harouna Bako, ce différentiel constitue un élément majeur à prendre en compte dans l’appréciation du traitement du dossier. Il ne s’agit pas d’une affaire créée par l’actuelle direction : Bako Harouna en a hérité et doit désormais gérer les conséquences d’un contentieux dont les origines remontent à 2013-2016 ».
La désillusion est d’autant plus importante pour Sahara Energy que toutes ses prétentions, apprend-on, n’ont pas été consacrées par la justice britannique. « La Cour d’appel a reconnu certaines créances, notamment les intérêts supplémentaires et les pertes de change, mais a rejeté la partie relative aux pénalités et frais bancaires. Sahara Energy a elle-même tenté de faire examiner cette question par la Cour suprême britannique, sans obtenir l’autorisation de poursuivre cette voie. Le dossier britannique ne peut donc pas être présenté comme une victoire financière intégrale de Sahara Energy : une partie substantielle de ses prétentions n’a pas été retenue », développe un expert financier proche du dossier.
Aux origines d’une créance
De son côté, la Sonara n’a certes pas obtenu l’annulation totale de la créance reconnue. Après la décision de la Cour d’appel du 6 février 2026, puis le refus, le 29 juin 2026, de la Cour suprême britannique d’autoriser un nouvel appel, la voie judiciaire britannique est désormais fermée sur ces questions. Mais là encore, parler de défaite totale de la Sonara serait réducteur. Sahara Energy n’obtient pas les quelque 80 milliards de Fcfa qu’elle revendiquait ; la Sonara, elle, reste confrontée à une créance d’environ 42,8 milliards de Fcfa. Les deux camps sont donc loin d’un scénario de victoire absolue.
C’est du moins l’argument que brandissent les experts pétroliers plaidant pour la Sonara. Eux qui invitent l’opinion publique très remontée contre le gap financier que l’affaire va coûter au Trésor, à éviter de verser dans une confusion fondamentale. En effet, soulignent-ils, « les 42,8 milliards de Fcfa ne signifient pas que cette somme a déjà été payée par la Sonara. Il s’agit du montant de la créance reconnue dans le cadre du contentieux. La question de son règlement effectif constitue une étape distincte. Le chiffre de 42,8 milliards ne doit donc pas être présenté comme un décaissement déjà réalisé ».
Bataille judiciaire perdue contre prétentions adverses rejetées
Sans doute un cinglant argument à la levée de boucliers contre l’équipe dirigeante de la Sonara dont le seul crime est d’avoir hérité d’un legs empoisonné, un passif à problèmes, si ce n’est un château de cartes. À la vérité, cette affaire révèle surtout le poids financier des contentieux hérités du passé. Charles Metouck et Jean Paul Njonou, anciens DG de la Sonara, ne sauraient le démentir. — Une demande d’environ 80 milliards de Fcfa, née d’opérations remontant à plus d’une décennie, aboutit aujourd’hui à une créance reconnue d’environ 42,8 milliards, tandis qu’une partie des prétentions supplémentaires de Sahara Energy a été écartée. 37,2 milliards de Fcfa séparent ainsi la revendication initiale du montant finalement reconnu —, se défend une source à la Sonara.
Après recoupements, Le Messager a appris que pour l’équipe actuelle de la Sonara, et particulièrement pour un manager au profil juridique de l’acabit d’Harouna Bako, « l’enjeu n’est pas de transformer ce dossier en récit triomphaliste, mais de démontrer comment un contentieux ancien peut être repris, défendu et contenu dans son impact financier ». Sahara Energy obtient une décision favorable sur une partie importante de ses demandes, mais n’obtient pas tout ce qu’elle réclamait. La Sonara perd une bataille judiciaire sur les créances reconnues, mais voit également une partie des prétentions adverses rejetée. À suivre !
Frank ESSOMBA / Le Messager
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