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COBAC: la CDEC conteste un projet de règlement qualifiant les consignations d’opérations de banque

(Investir au Cameroun) – C’est un nouveau round dans le bras de fer entre la Caisse des dépôts et consignations du Cameroun (CDEC) et la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC). L’établissement public camerounais a décliné l’invitation à participer aux consultations ouvertes par le régulateur bancaire communautaire sur deux projets de règlements applicables aux Caisses de dépôts dans la CEMAC.
Derrière ce boycott, se joue une bataille de compétence aux implications économiques importantes. La COBAC entend encadrer des activités qu’elle assimile à des opérations de banque. La CDEC, elle, défend le caractère public, souverain et non bancaire des consignations, dépôts réglementés et avoirs en déshérence.
Cette position figure dans une lettre datée du 15 juin 2026, adressée au secrétaire général de la COBAC par Richard Evina Obam, directeur général de la CDEC. Les consultations portent sur deux projets de règlements. Le premier concerne la gouvernance, le contrôle interne, les modifications de situation et les normes prudentielles des Caisses de dépôts. Le second porte sur le traitement des comptes inactifs et des avoirs en déshérence inscrits dans les livres des établissements assujettis à la COBAC.
Le désaccord sur les « opérations de banque »
Le point de rupture se trouve dans l’article 2 du premier projet de règlement. Selon la version consultée, constitueraient des opérations de banque réalisées par les Caisses de dépôts «la réception, la conservation et la gestion des avoirs en déshérence», «la réception, la conservation et la gestion des consignations administratives, judiciaires et conventionnelles», ainsi que «la réception, la conservation et la gestion des dépôts ordonnés par les lois et les règlements». Le texte y ajoute l’octroi de crédits, la délivrance de garanties et la fourniture de services de paiement.
Pour la COBAC, ce projet prolonge le règlement n°01/25/CEMAC/UMAC/COBAC du 12 juillet 2025 relatif aux conditions d’exercice et à la supervision de l’activité des Caisses de dépôts dans la CEMAC. Il vise à préciser leurs règles d’activité, de gouvernance, de contrôle interne et de prudence.
La CDEC y voit, au contraire, un changement de nature. Dans son courrier, Richard Evina Obam accuse la COBAC de chercher à «élargir la définition des opérations de banque» aux dépôts réglementés et aux consignations. La Convention portant harmonisation de la réglementation bancaire dans les États de l’Afrique centrale, signée à Douala le 17 janvier 1992, définit en son article 4 les opérations de banque comme comprenant «la réception de fonds du public, l’octroi de crédits, la délivrance de garanties en faveur d’autres établissements de crédit, la mise à la disposition de la clientèle et la gestion de moyens de paiement». Les consignations administratives, judiciaires ou conventionnelles n’y figurent pas expressément. Les avoirs en déshérence non plus.
Des Caisses de dépôts, pas des banques publiques
L’argument central de la CDEC tient à la nature même des Caisses de dépôts. Selon l’établissement, si les États avaient voulu créer des banques publiques, ils l’auraient fait dans le cadre bancaire ordinaire. Or, ils ont institué des Caisses de dépôts parce que celles-ci obéissent à une logique différente.
Dans cette lecture, les Caisses de dépôts ne sont pas des établissements de crédit au sens classique de la réglementation bancaire communautaire. Elles n’ont ni agrément bancaire ordinaire, ni actionnariat privé, ni capital social comparable à celui d’une banque commerciale. Elles sont créées comme des établissements publics chargés d’un service public spécifique.
La CDEC insiste donc sur une distinction qu’elle juge fondamentale: une banque reçoit des fonds du public et peut en disposer pour son propre compte, sous réserve de restitution. Une Caisse de dépôts reçoit, conserve et affecte des fonds dans le cadre d’une mission légale, judiciaire, administrative ou conventionnelle. Les consignations ne seraient donc pas des dépôts bancaires ordinaires, mais un mécanisme de sécurisation de ressources déterminées.
Selon cette argumentation, assimiler les consignations à des opérations de banque reviendrait à faire entrer artificiellement les Caisses de dépôts dans un champ prudentiel conçu pour les établissements de crédit. La CDEC soutient que la COBAC est compétente pour les banques et les établissements de crédit, mais non pour l’organisation d’un service public national qui ne relèverait pas du secteur bancaire.
Une bataille de normes
Dans sa lettre, la CDEC affirme que «le service public de dépôts et consignations ne fait pas partie des matières transférées à la CEMAC dans le cadre de sa compétence d’attribution». Elle le présente comme «une activité souveraine régie par les dispositions pertinentes de l’ordre juridique interne».
L’établissement estime donc que la COBAC ne peut pas, par un texte de droit dérivé, étendre son champ d’intervention à des missions que les États n’auraient pas expressément transférées à la Communauté. Richard Evina Obam reproche également à la COBAC d’avoir participé, en 2024, à un processus conduit par la BEAC ayant abouti, selon lui, à un transfert de compétences par voie réglementaire. Or, soutient-il, un tel transfert devrait passer par des actes de droit primaire communautaire, et non par de simples règlements.
La CDEC invoque ainsi la hiérarchie des normes. Dans sa lecture, les règlements communautaires restent subordonnés aux conventions fondatrices. S’ils créent des obligations ou des exceptions que ces conventions n’ont pas prévues, ils pourraient être contestés pour irrégularité.
Une supervision jugée inadaptée
Le projet ne se limite pas à qualifier certaines activités d’opérations de banque. Son article 3 prévoit que la réglementation relative aux conditions d’exercice et à la supervision des établissements de crédit s’applique, «mutatis mutandis», aux Caisses de dépôts, sous réserve des dispositions spécifiques prévues par les textes communautaires.
Les Caisses devraient ainsi se conformer à des règles de gouvernance, de contrôle interne, de reporting, de gestion des risques, de solvabilité, de liquidité et de division des risques. Le texte soumet aussi certaines modifications de situation à l’autorisation préalable de la Commission bancaire, notamment les prises ou cessions de participations significatives, les prises de participations dans une entité de la CEMAC ou l’ouverture d’une filiale.
La CDEC juge cette supervision inadaptée. Pour elle, les mécanismes prudentiels bancaires ne correspondent pas au statut d’une entité publique investie d’une mission de service public. «Les fonds propres jouent un rôle central dans une banque parce que les actionnaires doivent absorber les pertes. Une Caisse de dépôts, elle, n’obéit pas à cette logique : elle n’a pas d’actionnaires privés et ses opérations sont couvertes, selon les textes qui la régissent, par la garantie de l’État», explique un cadre de la CDEC.
Dans cette lecture, la sûreté prudentielle d’une Caisse de dépôts repose moins sur les instruments classiques de solvabilité bancaire que sur la continuité du service public et sur la garantie étatique. L’application mécanique des normes relatives aux fonds propres, à la liquidité ou à la division des risques apparaîtrait dès lors décalée par rapport à son statut.
Le régulateur bancaire pourrait, pour sa part, soutenir que la nature financière de certaines activités des Caisses justifie un encadrement prudentiel régional. Aucune réponse officielle de la COBAC à la position de la CDEC ne figure toutefois dans les documents consultés.
Un enjeu de souveraineté économique
Au-delà du droit, l’enjeu est économique. Les Caisses de dépôts ont vocation à centraliser et sécuriser des ressources spécifiques : dépôts réglementés, consignations, avoirs en déshérence, fonds reçus sur décision administrative ou judiciaire. Elles peuvent aussi servir d’outil de financement de long terme pour les politiques publiques.
La CDEC défend précisément cette lecture. Dans son courrier, elle présente la Caisse de dépôts comme «un instrument de souveraineté économique» et «un outil alternatif de financement des politiques publiques». Elle estime que l’assimilation des consignations à des opérations bancaires aurait pour effet de «museler un outil de souveraineté économique».
Le choix des mots traduit le niveau de crispation. Pour Yaoundé, le débat ne porte donc pas seulement sur une architecture réglementaire. Il touche à la capacité de l’État à organiser lui-même la collecte, la conservation et l’affectation de ressources publiques ou assimilées.
Le contentieux de N’Djamena
La CDEC a déjà porté le différend devant la Cour de justice communautaire de la CEMAC, à N’Djamena. Elle a introduit des recours en annulation contre deux règlements du Comité ministériel de l’UMAC datés du 12 juillet 2025. Le premier porte sur les conditions d’exercice et la supervision de l’activité des Caisses de dépôts. Le second concerne le traitement des comptes inactifs et des avoirs en déshérence dans les livres des établissements assujettis à la COBAC.
Les deux requêtes portent un cachet d’enregistrement du greffe daté du 8 septembre 2025. Deux demandes de sursis à exécution auraient également été introduites le 1er octobre 2025. Selon les éléments disponibles, aucune décision n’a encore été portée à notre connaissance.
Dans la conclusion de son courrier, Richard Evina Obam ferme la porte à la consultation engagée par la COBAC. Il écrit qu’il ne lui sera «pas possible de participer à une énième manœuvre visant à satisfaire des intérêts contraires à ceux du Cameroun».
Selon la version du projet consultée, l’entrée en vigueur serait prévue au 1er janvier 2027. Les Caisses de dépôts déjà en activité dans la CEMAC disposeraient d’une période transitoire jusqu’au 31 août 2028 pour se conformer aux nouvelles dispositions.
C’est donc devant la Cour de justice communautaire que pourrait se jouer une partie de la suite du différend. Si la Cour donne raison à la CDEC, la base juridique des textes contestés, et par ricochet celle des projets pris dans leur prolongement, pourrait être fragilisée. La COBAC devrait alors adapter son dispositif ou attendre une clarification de rang supérieur sur le statut des Caisses de dépôts dans la CEMAC.
À l’inverse, si les recours sont rejetés, la COBAC disposerait d’un appui juridique important pour poursuivre l’intégration des Caisses de dépôts dans son périmètre de supervision. Mais une victoire judiciaire ne réglerait pas tout. Les adversaires de cette approche estiment qu’en assimilant les consignations, dépôts réglementés et avoirs en déshérence à des opérations de banque, le régulateur risque d’inscrire la CEMAC dans un modèle où un outil public de conservation et de financement de long terme serait soumis à un moule prudentiel largement inspiré de celui des banques.
La COBAC face au risque d’une exception CEMAC
Cette orientation tranche avec d’autres modèles, notamment ceux observés dans l’UEMOA et dans certains pays d’Europe, où les Caisses de dépôts relèvent d’une architecture institutionnelle spécifique. Elles font l’objet de mécanismes de contrôle, mais ne sont pas nécessairement assimilées à des banques commerciales ni soumises au régime ordinaire de supervision bancaire. La question n’est donc pas celle du principe du contrôle, mais celle de sa nature : est-il réellement pertinent, pour les États membres de la CEMAC, de soumettre les Caisses de dépôts à une supervision bancaire classique, ou faut-il leur appliquer une surveillance institutionnelle adaptée à leur mission publique de souveraineté économique ?
En attendant l’issue du contentieux de N’Djamena, la COBAC joue une partie délicate. Elle peut invoquer la stabilité financière pour justifier l’intégration des Caisses de dépôts dans son champ prudentiel. Mais cette démarche l’expose aussi à une critique de fond : celle d’une extension contestée de compétence, susceptible de brouiller la frontière entre supervision légitime et assimilation bancaire. Pour la CEMAC, l’enjeu dépasse le cas camerounais. Il s’agit de savoir si les Caisses de dépôts seront consacrées comme des instruments publics de conservation, de sécurisation et de financement de long terme, ou traitées comme des entités financières relevant du régime prudentiel du régulateur bancaire.
Baudouin Enama
Lire aussi :
12-07-2024 – Dépôts et consignations : la Cobac demande aux banques de sursoir aux transferts des fonds en déshérence à la Cdec
13-06-2024 – Transfert des fonds dévolus à la Cdec : Richard Obam Evina menace les banques retardataires de recouvrement forcé
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Jeanne Nsoga répond aux critiques et défend la complexité de la gestion de l’État

Le dossier du complexe sportif d’Olembé continue de susciter des réactions au Cameroun. Dans une publication consacrée aux difficultés de la gestion publique, la femme politique Jeanne Nsoga défend une lecture fondée sur les contraintes auxquelles sont confrontés les décideurs et appelle à davantage de recul dans les critiques adressées aux responsables publics.
Pour Mme Nsoga, ancienne militante du FSNC d’Issa Tchiroma Bakary, il existe un écart important entre le regard porté de l’extérieur et la réalité de la prise de décision. « De l’extérieur, tout paraît simple. De l’intérieur, tout est systémique », écrit-elle, évoquant notamment les arbitrages budgétaires, les procédures administratives et la nécessité de préserver certains équilibres sociaux.
Elle prend notamment l’exemple du complexe sportif d’Olembé, dont le marché initial avait été confié à l’entreprise italienne Gruppo Piccini. Le projet, lancé dans la perspective de la Coupe d’Afrique des nations, reposait notamment sur des financements apportés par Intesa Sanpaolo et UBA. Le contrat avec Piccini a ensuite été résilié et la poursuite des travaux confiée à l’entreprise canadienne Magil Construction.
Lire la tribune de Jeanne Nsoga :
« Bonjour mes gens,
Tout le monde sait comment diriger une entreprise, sauf ceux qui la dirigent. Et tout le monde sait comment diriger un pays, sauf ceux qui le font.
Dans une entreprise comme dans un État, celui qui regarde de l’extérieur ne voit que le résultat final. Il ne voit pas la contrainte. Il ne voit pas les arbitrages budgétaires, les procédures, la nécessité de ménager les équilibres sociaux.
De l’extérieur, tout paraît simple. De l’intérieur, tout est systémique. C’est pour cela que beaucoup de critiques brillants deviennent des gestionnaires moyens quand on leur confie les clés. Ce n’est pas de l’incompétence, c’est la découverte de la complexité.
Le cas d’Olembe illustre bien cette différence entre le commentaire et la commande. En 2015, le projet de 163 milliards est financé par deux prêts, 138,5 milliards de la banque italienne Intesa Sanpaolo et 24,5 milliards d’UBA, et confié à l’italien Gruppo Piccini.
Ce que beaucoup n’ont pas compris, c’est que c’était un prêt lié. Le prêteur impose son entreprise. Sans Piccini, pas de financement italien. De l’extérieur, on a critiqué le choix de l’entreprise comme si quelqu’un au Cameroun l’avait choisi par plaisir. À l’intérieur, on sait que c’était la condition pour avoir le prêt.
Quand Piccini accumule les retards à l’approche de la CAN, l’État résilie en 2019 et fait appel en urgence au canadien Magil, avec un nouveau prêt de 55 milliards. Magil encaissera 42 milliards sur ces 55 sans achever l’hôtel et le centre commercial, et le chantier finira en arbitrage à
Paris et Washington. Bilan : 218 milliards pour un complexe inachevé, quand la Côte d’Ivoire livre Ebimpe en 4 ans pour 143 milliards. (C’est l’exemple qu’on prend trop souvent et qui me fait sourire).
Les commentateurs ont dit qu’on a mal géré. Celui qui a géré sait qu’il a dû choisir entre perdre l’organisation de la CAN et décider vite. (On sait tous ce que le Cameroun a subi comme chantage sous les quolibets de notre diaspora matango qui avait cru voir en cela une occasion de positionner un politique inachevé en quête de pouvoir).
Ce phénomène de commentateur sabitou n’est pas exclusivement camerounais. En Grèce en 2015, Yanis Varoufakis était le critique le plus brillant de l’Europe. Théoricien redouté, il expliquait comment il fallait gérer la crise. Une fois nommé ministre des Finances, il a découvert la même contrainte : un prêt lié aux conditionnalités de la Troïka et un plafond de verre à Bruxelles et Berlin. En six mois, il a démissionné. Non par incompétence, mais parce que de l’intérieur, on ne gère pas une théorie, on gère des contraintes.
Le Cameroun évolue dans un système mondial qui n’a pas toujours intérêt à voir un pays africain stratégique aller vite. Plus que d’autres, le Cameroun est craint pour ses prises de position géostratégiques. Soumis encore au Franc CFA, il subit des « arbitrages orientés » qui lui sont défavorables, en plus des conditionnalités des bailleurs.
Il est au cœur du Golfe de Guinée, avec 400 km de côte, du pétrole, du gaz, et une position qui fait le lien entre l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest. Une telle position ne nous attire pas que des amitiés. Elle attire les convoitises, les ingérences et les jeux d’influence des grandes puissances. Chaque grande décision – un port, une route, un stade, un contrat minier – se prend donc sous le regard, et parfois la pression, d’acteurs qui n’ont pas toujours intérêt à nous voir aller trop vite.
Quand je vous lis cracher sur votre pays pour les condamnations qu’il subit, je souris de voir autant de superficialité s’étaler, mais je le dis souvent, c’est de la faute de ceux qui vous ont formés en mystifiant le savoir. Pourtant on leur a dit qu’en transmettant le savoir, il faut en donner la clé de lecture.
Ce que le commentateur appelle lenteur est souvent le temps de la défense de la souveraineté. Quand à cela s’ajoutent le manque de civisme, le manque de patriotisme, l’illettrisme diplômé et la corruption, le pays est sous pression.
Critiquer est utile. Mais juger sans avoir porté la charge est TROP facile.
ATTERRISSONS ».
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