Le deuxième match de la Coupe du monde 2026 n’était pas encore terminé que la FIFA se retrouvait déjà au cœur d’une polémique embarrassante. Pendant que la Corée du Sud renversait la République tchèque 2-1 à l’Akron Stadium de Guadalajara, les téléspectateurs du monde entier voyaient la même chose sur leurs écrans : des rangées entières de sièges vides, en particulier dans les zones VIP. Pas des dizaines. Des centaines. Peut-être des milliers.
La fédération avait pourtant communiqué une affluence de 44 985 spectateurs pour une enceinte de 45 664 places. Soit, selon ses propres chiffres, à peine 700 absents. Un écart qui ne colle pas du tout avec ce que les images montraient.
500 millions de demandes, un stade à moitié vide
Voilà le paradoxe qui coince. Quelques heures à peine avant le coup d’envoi du tournoi, Gianni Infantino avait affirmé lors d’une conférence de presse que la FIFA enregistrait un volume de demandes « jamais vu, et même dix fois supérieur à la normale ». En avril, devant les journalistes, il avait enfoncé le clou avec des chiffres spectaculaires : la FIFA avait reçu plus de 500 millions de demandes de billets, contre 50 millions pour les deux précédents Mondiaux combinés.
Cinq cents millions de demandes. Et des sièges inoccupés le soir du deuxième match, dans une ville de 5,6 millions d’habitants.
Les sièges vides étaient particulièrement concentrés vers la section VIP côté pelouse au centre de la tribune est, mais des sièges rouges inoccupés étaient visibles dans tout le stade, laissant l’impression de milliers de places vides. The Athletic a interpellé un porte-parole de la FIFA, qui s’est contenté de renvoyer au chiffre d’affluence officiel.
La réponse parle d’elle-même.
Le prix des billets, sujet qui fâche depuis des mois
Soyons honnêtes : personne n’est vraiment surpris. La controverse sur les tarifs couve depuis l’automne dernier. L’association Football Supporters Europe (FSE) s’est indignée des « tarifs exorbitants » pratiqués par la FIFA, dénonçant des « tarifs astronomiques imposés par la FIFA aux supporters les plus fidèles ».
Le chiffre qu’elle avançait était accablant : suivre son équipe du premier match jusqu’à la finale « coûterait au minimum 6 900 dollars (environ 6 000 euros) » à un supporter, « soit près de cinq fois plus que lors de la Coupe du monde 2022 au Qatar ».
Infantino avait tenté de défendre la position de la FIFA avec des arguments de marché. « Nous devons tenir compte du marché, nous évoluons dans le pays où le marché du divertissement est le plus développé au monde. Nous devons donc appliquer les tarifs du marché. Aux États-Unis, la revente de billets est également autorisée. Ainsi, si vous vendiez des billets à un prix trop bas, ces billets seraient revendus à un prix bien plus élevé. »
Un raisonnement circulaire que les supporters ont du mal à avaler. Et qui n’explique pas les sièges vides dans les VIP, qui ne sont généralement pas achetés par des fans lambda.
La demande était 30 fois supérieure à l’offre, indiquait la FIFA dans un communiqué. La fédération en a profité pour utiliser le système de tarification dynamique pour faire augmenter les prix, et a également choisi d’autoriser la revente sur son site internet. Résultat : des billets de phase de groupe qui partent encore à plus de 270 euros sur les portails officiels de revente. Des milliers de places encore disponibles, y compris pour le match d’ouverture des États-Unis contre le Paraguay à Los Angeles vendredi.
L’Azteca, elle, faisait le plein
Le contraste avec le match d’ouverture était saisissant. À l’Estadio Azteca de Mexico, le 11 juin, 83 264 spectateurs avaient rempli l’enceinte jusqu’au dernier strapontin pour voir le Mexique battre l’Afrique du Sud 2-0. Une fête totale, bruyante, mexicaine dans tous les sens du terme, avec des luchadors dans les tribunes, des sombreros à paillettes et des fumigènes en pagaille.
Shakira, lunettes de soleil, body jaune et jupe mauve, est apparue dans l’enceinte pour entonner « Dai Dai », une des chansons créées pour le Mondial 2026, associée à l’étoile nigériane Burna Boy. Un titre en espagnol et anglais mêlant afrobeat et rythmes caribéens, interprété au milieu de dizaines de danseuses et danseurs.
La cérémonie a aussi fait défiler Alejandro Fernandez, Belinda, Danny Ocean, J Balvin, Lila Downs, Los Angeles Azules, Mana et Tyla. L’actrice mexicaine Salma Hayek, ambassadrice de la FIFA, a officiellement ouvert le tournoi avant de rejoindre Infantino dans les tribunes.
Sauf que ce spectacle, les téléspectateurs américains ne l’ont pas vu. Fox Sports, diffuseur officiel du Mondial aux États-Unis, a préféré montrer ses consultants en plateau pendant la cérémonie, dont Thierry Henry, Zlatan Ibrahimovic et Alexi Lalas. Telemundo, la chaîne hispanophone, a diffusé l’intégralité du show. La décision de Fox est restée inexpliquée.
Dehors, le Mexique brûlait
À l’intérieur de l’Azteca, on fêtait. Dehors, ça se battait. Pendant que le Mexique fêtait l’ouverture du Mondial à l’intérieur, des heurts opposaient des manifestants et la police anti-émeute. La raison ? La colère contre les milliers de Mexicains disparus.
Des manifestants réclamant justice pour les disparus liés au narcotrafic ont affronté la police à quelques heures du match d’ouverture du Mondial 2026. Des pierres, des fumigènes, des gaz lacrymogènes en réponse. On estime à plus de 130 000 le nombre de personnes disparues au Mexique, victimes des violences des cartels de la drogue.
La veille déjà, plus d’un millier de familles de disparus avaient défilé vers l’Azteca, certaines en silence, d’autres réclamant simplement d’être entendues. Le syndicat enseignant (CNTE) campait depuis plus d’une semaine sur le Zócalo, bloquant des axes routiers et menaçant la tenue de la fan zone officielle. Des barrières métalliques avaient été érigées pour bloquer leur accès à l’esplanade — ce qui a créé des bousculades dans le fan park bondé, où un officier municipal criait dans un mégaphone pour calmer la foule.
Ce que la FIFA présentait comme la plus grande fête footballistique de l’histoire s’est donc ouverte sur une image double : l’intérieur du stade en liesse, l’extérieur en guerre froide contre un État qui peine à expliquer où sont ses 134 000 disparus.
Le vrai bilan de la journée d’ouverture
La journée du 11 juin a donné le ton. Un match d’ouverture sold-out et électrique. Une cérémonie que le diffuseur américain a boudée. Des manifestations violentes aux portes du stade le plus mythique de l’histoire du football. Et, quelques heures plus tard, un deuxième match joué devant des rangées de sièges inoccupés dans une ville pourtant grande comme une mégapole.
La polémique des billets trop chers (entre 340 et 425 euros en l’occurrence) va-t-elle laisser place à la polémique des stades clairsemés, alors que la FIFA annonçait une demande de billets plus forte que jamais ?
La fédération a fait baisser certains tarifs en catastrophe, créant une catégorie « Supporter Entry » à 60 dollars (environ 51 euros) disponible pour les 104 matchs, y compris la finale. Trop peu, trop tard pour beaucoup. Et surtout : les zones VIP, elles, ne bénéficient d’aucune remise. Ce sont exactement ces zones-là que les caméras ont montrées, vides, pendant Corée du Sud-Tchéquie.