Il a gagné des Ligues des champions, des CAN, des Ballons d’or africains. Mais face à la presse, le bilan de Samuel Eto’o raconte une toute autre histoire. Sur presque vingt ans, un schéma se répète : quiconque pose la mauvaise question ou écrit ce qui dérange finit par en payer le prix.
2008, Philippe Boney : le coup de tête qui aurait dû tout changer
Le 30 mai 2008, une cinquantaine de journalistes camerounais boycottent la conférence de presse des Lions. Ils se sentent méprisés, convaincus que les joueurs réservent leurs déclarations aux médias européens.
Eto’o ne laisse pas passer ça. Il lâche d’abord une salve d’insultes retranscrites par Mediatudecmr : « Bât****, conn****, bande de vaur****, ne revenez plus jamais… si la Fecafoot vous laisse couvrir les matchs des Lions, je ne porterai plus jamais ce maillot. » Puis il cible nommément Philippe Boney, journaliste à la radio Tiémeni Siantou, et se rue sur lui. Le journaliste ressort avec une boursouflure sur la lèvre, la bouche ensanglantée et le bras gauche fortement traumatisé. La camerawoman de STV, Marie Solange Mbarga, se fait arracher sa caméra, les images de la rixe sont effacées.
Le CPJ, Comité pour la protection des journalistes, appelle à une enquête. Le ministère des Sports condamne. Philippe Boney déclare souffrir encore des douleurs au bras et aux dents.
Finalement, Eto’o s’excusera sur le plateau de la CRTV et fera amende honorable auprès de sa victime. Des excuses télévisées. Comme si un bras cassé pouvait se régler ainsi.
2011 : deux journalistes, deux vies abîmées
Jean Claude Mbede : un coup de fil pour briser une carrière
Le 31 août 2011, à la suite d’une émission sur la chaîne italienne SportItalia, Eto’o appelle directement le directeur de la chaîne. Il est furieux qu’un journaliste camerounais, Jean Claude Mbede de la Gazzetta dello Sport, ait parlé de lui. Il le traite d’imposteur et déclare ne pas vouloir qu’un journaliste qui lui est inconnu puisse évoquer son nom.
Le contrat de Mbede est suspendu. Il se retrouve au chômage pendant une longue période et en garde des séquelles qu’il évoque encore sur sa page Facebook. Un homme perd son travail parce qu’une star n’aime pas qu’on parle de lui sans permission.
Eric Martial Djomo : « Tu ne mérites même pas de travailler »
Même année. En conférence de presse, après une défaite au Sénégal, Eto’o s’en prend violemment à Eric Martial Djomo d’Equinoxe TV, coupable d’avoir été pessimiste sur les chances du Cameroun à la CAN 2012. Ses mots sont restés dans les mémoires : « J’ai 30 ans et j’ai tout gagné dans ma carrière. Je parie que tu n’es pas un Camerounais. Tu ne mérites même pas de travailler dans cette merveilleuse chaîne. D’ailleurs je verrai avec ton boss. »
Il menace donc en public de faire licencier un journaliste. Encore. La chaîne Equinoxe soutient son journaliste, mais la scène écorne longuement l’image d’Eto’o auprès de la presse camerounaise.
Décembre 2022, Doha : un coup de pied filmé en mondovision
5 décembre 2022. Eto’o sort du stade après Brésil-Corée du Sud. Il prend des selfies avec des fans. Un youtubeur algérien, Saïd Mamouni, s’approche avec une caméra et lui pose une question directe : « Bakary Gassama, vous l’avez acheté ? » Une référence à l’arbitre du match controversé Cameroun-Algérie.
Eto’o charge l’homme. Son entourage tente de le retenir. Il se dégage et lui assène un coup de pied en pleine figure. L’homme tombe à la renverse.
Mamouni dépose plainte depuis un commissariat qatarien : « Samuel m’a frappé, son accompagnateur m’a poussé, et il a brisé ma caméra. » Eto’o publie un communiqué : « Je voudrais m’excuser d’avoir perdu mon calme et réagi d’une façon qui ne correspond pas à ma personnalité. »
Pas à sa personnalité. Et pourtant c’est au moins la deuxième fois qu’il frappe quelqu’un tenant une caméra ou un micro.
Novembre 2022, Parfait Siki : six mois à Kondengui
Parfait Siki, journaliste et ancien secrétaire général par intérim de la FECAFOOT, est emprisonné depuis le 26 octobre 2022 sur plainte d’Eto’o, accusé de vouloir falsifier des documents du comité exécutif de la fédération.
Il est transféré à la prison centrale de Kondengui le 2 novembre 2022. Pour ses soutiens, c’est un règlement de comptes : Siki avait démissionné de la fédération après la victoire d’Eto’o à l’élection, puis lancé son propre journal, l’hebdomadaire Info+. La Fedipresse parle d’instrumentalisation de la justice et demande sa libération.
Il sera libre six mois plus tard, le 28 avril 2023. Six mois à Kondengui pour avoir quitté la fédération et créé un journal.
Décembre 2022, Romain Molina : accuser le messager pour tuer l’enquête
Le journaliste d’investigation français Romain Molina publie une vidéo affirmant que des joueurs camerounais ont payé leur place au Mondial 2022. La réponse de la FECAFOOT ? Pas d’enquête. Une contre-attaque.
La fédération accuse Molina d’avoir contacté Eto’o pour lui soutirer 25 000 euros en échange du silence sur ses révélations. Molina dément. Il affirme que son compte a peut-être été piraté, et fournit des preuves que sa seule interaction avec Eto’o remontait à mars, à propos d’une affaire de pédocriminalité dans le football camerounais. Il déclare à la BBC vouloir poursuivre la FECAFOOT en justice pour diffamation.
On accuse le messager au lieu d’examiner le message. Méthode classique.
2024, Jean Bruno Tagne : une plainte contre un livre dérangeant
Jean Bruno Tagne, journaliste et ancien directeur de campagne d’Eto’o pour son élection à la FECAFOOT, publie un livre intitulé « L’Arnaque, il voulait redonner au football camerounais toute sa grandeur », dans lequel il détaille les limites du management d’Eto’o. Le 1er mars 2024, Eto’o annonce une plainte contre l’auteur et son éditeur.
Haman Mana, journaliste et éditeur du livre, répond en publiant les coordonnées pour « tout éventuel dépôt de plainte ». Pas de réponse aux arguments du livre. Une plainte. C’est tout.
2024-2025, Alain Denis Ikoul : du CNC à l’enlèvement par la gendarmerie
En mars 2024, Eto’o saisit le CNC contre le journaliste Alain Denis Ikoul de CFOOT, pour des propos tenus sur Jambo FM le 15 février. Il l’accuse de fausses nouvelles. Le CNC sanctionne : avertissement pour Ikoul et le directeur de Jambo FM.
Quelques mois plus tard, le joueur Georges Kévin Nkoudou confirme publiquement la substance de ce qu’Ikoul avait dit. Le journaliste avait raison. Personne ne lui présentera d’excuses.
L’affaire monte d’un cran en juillet 2025. Ikoul est enlevé par des éléments de la gendarmerie à Douala. Le nom d’Eto’o revient avec insistance dans les accusations. Plusieurs sources parlent d’une tentative de neutraliser une voix critique, avec des similitudes troublantes avec l’affaire Martinez Zogo.
Mai 2026 : « Dégagez maintenant ! »
Lors des célébrations du 20 Mai à Yaoundé, des journalistes de la chaîne nationale s’approchent d’Eto’o pour recueillir une réaction. Il les interrompt brusquement : « Vous me tendez directement le micro sans demander si je veux parler, vous installez vos caméras. Dégagez maintenant ! » Le journaliste répond simplement : « Merci beaucoup. »
Pas de coup de pied cette fois. Pas de prison. Juste du mépris, à ciel ouvert, devant des caméras allumées.
Ce que ce bilan dit vraiment sur Samuel Eto’o
Sur presque vingt ans, le schéma ne varie pas. Les outils changent : le coup de tête en 2008, le coup de pied en 2022, les menaces de licenciement, les plaintes judiciaires, les saisies du CNC, les arrestations par gendarmerie interposée. La logique, elle, reste identique. Quiconque pose la mauvaise question ou écrit ce qui dérange doit être neutralisé.
Jeune Afrique l’avait écrit dès 2011 : « Tantôt souriant, généreux, spontané, tantôt colérique, narcissique et susceptible, il est à la fois haï et adulé. »
Un bras cassé, un journaliste mis au chômage en Italie, un confrère six mois à Kondengui, plusieurs plaintes, plusieurs sanctions régulateurs, et au moins un enlèvement. Ce n’est pas un palmarès sportif. C’est un palmarès d’impunité.
