Un but à la dernière seconde de la prolongation. Une qualification arrachée dans un chaos total. Et, en coulisses, une affaire qui pue le soufre depuis trois ans. Le match retour du barrage de la Coupe du monde 2022 au Qatar Cameroun–Algérie, disputé le 29 mars 2022 à Blida, continue de faire parler, mais pas pour les raisons sportives qu’on pourrait croire.
Ce que les chiffres révèlent sur une corruption présumée à grande échelle
450 millions de FCFA, selon les révélations du lanceur d’alerte camerounais Boris Bertolt. C’est la somme qui aurait été discrètement ajoutée au budget officiel du match, selon plusieurs sources concordantes. Cet argent aurait été remis en espèces à un certain Dadis Camara par Oum De Djon Jean Armel, agent comptable détaché auprès de la Fédération camerounaise de football (FECAFOOT). Une transaction cash, sans trace apparente, pour un montant qui dépasse l’entendement dans le contexte du football africain.
Pourtant, de ces 450 millions mobilisés, seuls 100 000 euros, soit environ 65 millions de FCFA, auraient finalement atterri dans les mains de l’arbitre gambien Bakary Gassama, à Dakar, quelques jours avant la rencontre. Le reste ? Volatilisé, ou presque.
C’est là que le récit devient particulièrement trouble. Dadis Camara aurait convaincu le secrétaire général de la présidence de la République et le directeur de cabinet civil du président que l’arbitre était « achetable ». Un homme aurait servi de convoyeur : Paul Ngangom Kouekam, présenté sous le pseudonyme de « Pablo », Camerounais titulaire d’un passeport français. Plusieurs sources affirment qu’il s’est bien rendu à Dakar dans les jours précédant le match.
Bakary Gassama, arbitre sous influence ?
Bakary Gassama n’était pas n’importe qui. À l’époque, il figurait parmi les arbitres africains les plus respectés de sa génération. Son nom accolé à une affaire de corruption représente, à lui seul, un signal d’alarme sur l’état du football continental.
Ce qui frappe surtout, c’est l’absence totale de réaction institutionnelle. Aucune enquête officielle n’a été ouverte. Aucun des protagonistes cités n’a été entendu publiquement. L’affaire dort dans des dossiers que personne, semble-t-il, n’a vraiment voulu ouvrir.
Sauf peut-être les Algériens. De sources concordantes, un dossier volumineux aurait été remis à Patrice Motsepe, président de la Confédération africaine de football (CAF), lors d’un de ses passages à Alger. Les autorités algériennes étaient donc informées. Et pourtant, rien.
Les filières de financement : qui a payé quoi ?
L’histoire ne s’arrête pas à la remise des 100 000 euros à Dakar. Après la qualification obtenue à Blida, Dadis Camara aurait poursuivi ses démarches. Un séjour à Paris et à Lyon, puis une demande de rallonge de 150 000 dollars supplémentaires auprès de la présidence de la République, pour couvrir de supposés « frais supplémentaires ». La transaction aurait été facilitée par Philippe Mbarga Mboa, ministre chargé de Mission à la présidence.
Quelqu’un a dit non, cependant. Benjamin Banlock, alors secrétaire général de la FECAFOOT, a catégoriquement refusé un retrait supplémentaire de 200 millions de FCFA sur les comptes de la Fédération. Dans l’euphorie de la qualification, l’ancien capitaine des Lions indomptables avait visiblement vu trop grand.
Pourquoi l’affaire a été étouffée
La réponse tient en un mot : Qatar. Pays organisateur du Mondial 2022, l’émirat n’avait aucun intérêt à voir la première Coupe du monde sur sol arabe associée à un scandale de corruption. Des interventions diplomatiques auraient, selon plusieurs sources, contribué à enterrer le dossier. La pression était suffisamment forte pour que tout le monde ferme les yeux.
C’est une réalité que peu d’observateurs aiment admettre : les grandes compétitions sportives génèrent des intérêts économiques et politiques tellement massifs que la vérité devient souvent une gêne qu’on gère plutôt qu’un idéal qu’on défend.
Le match lui-même, un scénario de fiction
Sur le terrain, le 29 mars 2022, la réalité a failli ressembler à n’importe quel match de barrage haletant. L’Algérie avait pourtant tout pour s’en sortir. Elle avait battu les Lions indomptables chez eux lors du match aller (1-0), exploit d’autant plus remarquable que le Cameroun était invaincu à domicile depuis 1998. Et le stade Mustapha Tchaker de Blida n’avait plus vu l’Algérie perdre en 43 rencontres.
Sauf que les Fennecs ont manqué d’efficacité offensive. Islam Slimani raté une occasion dès la deuxième minute. Youcef Belaïli n’a pas su répondre au but d’Eric Maxim Choupo-Moting, inscrit après une faute de main de Raïs M’Bolhi (22e). M’Bolhi, lui, s’est rattrapé avec un superbe double arrêt en deuxième période face à Léandre Tawamba et Martin Hongla (68e). André Onana, de son côté, a tenu sa cage avec autorité.
En prolongation, le scénario est devenu proprement dingue. Slimani croit ouvrir la marque sur un centre d’Ahmed Touba, entré peu avant — but refusé pour main (99e). Frustration totale. Puis Touba lui-même marque de la tête sur corner de Rachid Ghezzal (118e, 1-1). L’Algérie pense tenir la qualification aux tirs au but. Mais à la 124e minute, Karl Toko-Ekambi reprend une déviation de Michael Ngadeu et plante le but de la victoire (1-2). Rideau.
Le sélectionneur Djamel Belmadi était en larmes sur la pelouse. Il avait déclaré avant le match : « Si on ne se qualifie pas, ce sera un échec, je prendrai mes responsabilités. » Il a tenu parole. Le Cameroun, lui, rejoignait le Ghana, le Sénégal, la Tunisie et le Maroc au Qatar — pour sa huitième Coupe du monde, un record africain.
