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Il y a 60 ans Osendé Afana, premier docteur en économie en Afrique…a été tué et décapité par les français

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Il y a 60 ans Osendé Afana, premier docteur en économie en Afrique…a été tué et décapité par les français
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Exécuté par le colon à l’âge de 36 ans, son histoire est peu connue. Dans un texte hommage que vient de publier l’économiste et universitaire Louis Marie Kakdeu, ce dernier milite pour sa réhabilitation et la réévaluation de sa pensée.

« Analyse critique de la pensée économique d’Osendé Afana (1930-1966)

Introduction

Osendé Afana fut le premier docteur en sciences économiques en Afrique noire francophone, militant de l’UPC (Union des Populations du Cameroun), dont le parcours illustre le combat pour l’indépendance et la souveraineté nationale. Assassiné et décapité le 15 mars 1966 à Ndélélé, il est mort au moment même où sa thèse de doctorat était publiée en plusieurs langues par la maison d’édition Maspero. Sa formation académique à Toulouse puis à Paris, sous la direction de Charles Bettelheim — l’un des grands théoriciens marxistes du développement — a profondément structuré sa pensée. Dans le cadre d’études dirigées par C. Bettelheim sur la planification et l’édification du socialisme, Afana s’élève avec animosité contre les illusions courantes sur l’aide offerte par les pays capitalistes. Cette filiation intellectuelle est essentielle pour comprendre tous les contours de son œuvre.

  1. Les piliers de sa pensée économique
  2. La critique du néocolonialisme économique

C’est sans doute la contribution la plus solide et la plus durable d’Osendé Afana. Il analyse avec une rigueur remarquable les mécanismes par lesquels la domination coloniale se perpétue après les indépendances formelles. Anti-impérialiste convaincu, il était persuadé que bon nombre de pays africains risquent de devenir des « esclaves pour dettes » et surtout que l’aide des pays occidentaux est essentiellement un instrument du néocolonialisme.

Cette intuition, formulée dans les premières années des indépendances africaines, est d’une prescience remarquable. Elle préfigure ce que les économistes institutionnels appelleront plus tard la « trappe à l’endettement », les travaux de Samir Amin sur le développement inégal, et les débats contemporains sur la conditionnalité de l’aide au développement. Dans son ouvrage posthume Économie de l’Ouest Africain. Perspectives de développement, Afana anticipe les grands problèmes qui vont joncher le chemin des sociétés postcoloniales : endettement, bourgeoisies compradores et corruptocraties, aide piégée au développement. Cette liste de maux, rédigée en 1966, lit comme une description des crises africaines des décennies 1980-2000.

  1. La question monétaire : la proposition de l’« Afrik »

L’un des aspects les plus originaux — et les plus controversés — de sa pensée concerne la souveraineté monétaire. Dans sa thèse, il affirme qu’il n’y a pas de véritable indépendance sans indépendance monétaire et milite pour une monnaie africaine qu’il baptise l’« Afrik ». Cette position est remarquable à double titre. D’abord, elle anticipe de plusieurs décennies le débat sur le franc CFA. Ensuite, elle témoigne d’une compréhension profonde du lien entre souveraineté politique et autonomie monétaire — un lien que les économistes orthodoxes de l’époque tendaient à minimiser.

  1. Le panafricanisme économique

Afana ancre son discours dans une passion et un idéal unitaire africain, panafricain, conquérant et militant, voyant dans le courant unitaire l’une des caractéristiques dominantes du mouvement anti-impérialiste à l’échelle de l’Afrique. Il plaide pour des regroupements régionaux comme condition préalable au développement, anticipant ainsi les débats sur l’intégration économique régionale (CEDEAO, CEMAC).

Sur ce point, sa vision reste pertinente : la fragmentation des marchés africains est aujourd’hui reconnue comme un obstacle structurel à l’industrialisation du continent. Par exemple, il aurait simplement fallu que les trois premiers producteurs de cacao au monde (la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Cameroun) se mettent ensemble pour imposer leur prix sur le marché mondial. En l’état, c’est l’acheteur qui fixe le prix, ce qui est une logique commerciale néocoloniale et spécifique au marché africain.

  1. Forces analytiques de sa pensée

La lucidité sur les structures de dépendance. Afana comprend, avant beaucoup, que l’indépendance politique sans indépendance économique n’est qu’une façade. Il identifie le rôle des élites locales complices — les « bourgeoisies compradores » — comme courroies de transmission du néocolonialisme. Cette analyse structuraliste est cohérente, bien documentée et reste d’une actualité brûlante.

L’interdisciplinarité. Sa pensée ne sépare pas l’économique du politique. Il comprend que les flux financiers, les structures commerciales héritées de la colonisation et les choix monétaires sont des instruments de pouvoir autant que des réalités économiques. En cela, il préfigure l’économie politique du développement telle qu’elle s’affirmera dans les années 1970-1980.

La dimension empirique. Son ouvrage s’appuie sur des données statistiques et des tableaux économiques, ce qui lui confère une rigueur qui dépasse le simple pamphlet politique.

III. La postérité et l’actualité de sa pensée

L’œuvre d’Osendé Afana mérite une réévaluation sérieuse. Plusieurs de ses thèses ont été confirmées par l’histoire :

  • La dépendance économique post-coloniale est aujourd’hui documentée par des décennies de données sur les termes de l’échange inégaux et le rapatriement des profits.
  • La critique du franc CFA est devenue un débat majeur en Afrique francophone, avec des économistes comme Kako Nubukpo ou des dirigeants comme Ibrahim Traoré au Burkina Faso reprenant des arguments qu’Afana avait pionnérisés.
  • La mise en garde contre « l’aide piégée » préfigure les travaux contemporains de Dambisa Moyo (Dead Aid) ou les débats sur la dette chinoise en Afrique.

Plus d’un demi-siècle après sa mort, son engagement pour un Cameroun indépendant, économiquement autonome et politiquement libre continue d’inspirer de nombreux militants et chercheurs, alors que l’histoire officielle peine à lui accorder la reconnaissance qu’il mérite.

  1. Pensée économique d’Ossendé Afana et perspectives de la SND30 (2020-2030)

Comparer la pensée d’un économiste marxiste révolutionnaire des années 1960 avec un document de planification étatique du XXIe siècle pourrait sembler anachronique. Cela est pourtant intellectuellement légitime et fécond : les deux s’adressent au même pays, au même défi fondamental — comment transformer structurellement l’économie camerounaise pour libérer son peuple de la pauvreté — et les deux parlent au nom de l’intérêt national. La comparaison révèle des convergences surprenantes, des divergences profondes, et surtout des impensés révélateurs.

  1. Convergences : ce qu’Afana avait vu, que la SND30 confirme

1.1. La centralité de la transformation structurelle

C’est le point de convergence le plus frappant. Afana diagnostiquait dans les années 1960 que le sous-développement africain était d’abord un problème de structure économique héritée de la colonisation : économies extraverties, mono-exportatrices de matières premières brutes, sans industrie de transformation. La SND30, dont le pilier majeur est précisément la transformation structurelle de l’économie camerounaise, repose sur l’accélération de l’industrialisation du pays pour réaliser son ambition d’émergence à l’horizon 2035.

Cette ambition inclut neuf secteurs prioritaires : l’énergie, l’agro-industrie, le numérique, les filières forêt-bois, textile-confection-cuir, mines-métallurgie-sidérurgie, hydrocarbures-pétrochimie-raffinerie, chimie-pharmacie et construction-services. Afana aurait reconnu dans cet agenda industrialiste l’écho de ses propres thèses. Il plaidait précisément pour que l’Afrique cesse d’exporter ses ressources à l’état brut pour les réimporter transformées à prix fort — ce que la SND30 appelle aujourd’hui la politique d’import-substitution.

1.2. Le diagnostic de la faible productivité agricole

Afana avait identifié la stagnation de l’agriculture paysanne comme un nœud du sous-développement. La SND30 retrouve ce diagnostic : la planification économique doit conduire à la résolution des problèmes bien identifiés comme la faible productivité des exploitations agricoles familiales en milieu rural. À mi-parcours, la croissance du secteur primaire est restée modérée à 3,6% en 2025 contre 7,6% visés, avec une productivité stagnante et une part du primaire dans les exportations en recul. Le problème qu’Afana pointait reste entier, soixante ans plus tard.

1.3. La nécessité de la planification

Afana, formé par Bettelheim, défendait une planification volontariste de l’économie comme condition du développement. La SND30 s’inscrit dans cette logique d’économie dirigée, même si son vocabulaire est résolument libéral : le gouvernement entend procéder à la transformation structurelle de l’économie camerounaise en incitant, par des mesures et des politiques volontaristes, à des changements fondamentaux dans les structures économiques et sociales.

1.4. La persistance des inégalités comme indicateur d’échec

Afana dénonçait le modèle de croissance colonial qui enrichissait une minorité sans redistribution. À mi-parcours de la SND30, les inégalités demeurent élevées avec un indice de Gini de 0,4 en 2022, loin de la cible de 0,34 en 2030. La pauvreté reste majoritairement rurale à 56,3% mais progresse désormais en milieu urbain. La fracture sociale qu’Afana dénonçait comme conséquence du néocolonialisme est toujours là, sous d’autres formes.

  1. Divergences fondamentales : deux visions du monde irréconciliables

2.1. La question de la souveraineté économique : le gouffre central

C’est ici que les deux visions s’opposent le plus radicalement. Afana faisait de l’indépendance économique vis-à-vis des puissances extérieures le préalable absolu à tout développement. Sa proposition d’une monnaie africaine — l’« Afrik » — était l’expression de cette conviction : pas de développement sans souveraineté monétaire. La SND30 opère dans le paradigme exactement inverse. Elle est présentée comme le cadre de référence des interventions de tous les acteurs de développement, y compris les Partenaires Techniques et Financiers du Cameroun pour les dix prochaines années. Mieux encore, les besoins de financement de la SND30 ont été évalués à 37 500 milliards de francs CFA pour la période 2020-2030, avec une forte concentration dans le secteur des infrastructures (31,7%), le secteur rural (23,8%), la santé (18,5%) et les industries et services (14,1%).

Le financement de la SND30 dépend donc structurellement de « bailleurs de fonds traditionnels » extérieurs — cette expression même aurait fait bondir Afana. L’entrée sous programme avec le FMI contredit et hypothèque les objectifs de développement de la SND30, qui prévoyait pour ses deux premières années d’importantes dépenses d’investissement. Afana avait précisément prédit ce scénario : une aide extérieure qui conditionne et bride les choix de développement national. La SND30 reste par ailleurs ancrée dans la zone franc CFA — dont Afana demandait l’abolition. La question monétaire, centrale dans sa pensée, est totalement absente du document de planification camerounais.

2.2. Le rapport au capitalisme et aux investissements étrangers

Afana considérait le capitalisme, et en particulier les investissements étrangers, comme fondamentalement extracteurs de valeur au détriment des économies africaines. La SND30 place au contraire l’amélioration du « climat des affaires » et l’attractivité pour les investisseurs étrangers au cœur de sa stratégie. Le secteur privé peut être le levier de la croissance de l’économie en renforçant les conditions de facilitation de la libre entreprise, si le climat des affaires est amélioré et les structures d’accompagnement du secteur privé sont rationalisées. Ce n’est pas une nuance : c’est une divergence philosophique totale. Pour Afana, ouvrir son économie au capital international, c’est perpétuer la dépendance. Pour la SND30, c’est le chemin de l’émergence.

2.3. Le panafricanisme économique : absent de la SND30

Afana défendait un projet panafricain d’intégration économique comme condition de l’autonomie vis-à-vis des puissances extérieures. Dans sa vision, le développement du Cameroun ne pouvait se penser hors d’un projet continental. La SND30 est un document résolument national, articulé autour d’agendas internationaux (ODD 2030, Agenda 2063 de l’Union africaine) sans réelle vision d’intégration régionale subversive. Elle articule les engagements internes et internationaux du pays au plan économique, social et environnemental. C’est une logique d’intégration dans l’ordre mondial existant, non de transformation de cet ordre.

2.4. Le paradigme d’émergence versus la rupture structurelle

La SND30 est explicitement adossée à la Vision 2035, qui ambitionne de faire du Cameroun un pays émergent, démocratique et uni dans sa diversité. Le concept d’« émergence » s’inscrit dans la trajectoire des pays d’Asie du Sud-Est : s’intégrer favorablement dans la mondialisation libérale. Afana n’aspirait pas à l’émergence dans le capitalisme mondial, mais à sa rupture d’avec lui. Ces deux finalités, quoique formulant toutes deux une ambition de développement, reposent sur des philosophies du changement radicalement opposées.

  1. Les angles morts partagés : ce que ni l’un ni l’autre ne résolvent

3.1. La gouvernance et la corruption

Afana critiquait les « bourgeoisies compradores » comme courroies du néocolonialisme, mais sa réponse était la révolution, pas la construction d’institutions. La SND30 mentionne la bonne gouvernance comme pilier, mais le service de la dette augmente et l’on court des risques d’être en déphasage avec les critères de discipline — ce qui traduit des failles de gouvernance réelles. Les deux approches sous-estiment la résistance des logiques patrimoniales du pouvoir à tout projet de développement.

3.2. L’écart entre les ambitions et les réalisations

La croissance est demeurée positive sur la période 2020-2025 mais en deçà des ambitions de la stratégie, avec des taux allant de 0,3% à 3,8%, alors que la cible pour 2025 était de 8,5%. Dans le secteur des industries et services, la part des industries manufacturières dans le PIB est restée inférieure à 14%, loin des 19,9% escomptés. L’écart entre les plans et les réalités illustre une faiblesse que ni la vision révolutionnaire d’Afana ni la planification technocratique de la SND30 ne surmontent : la capacité d’exécution de l’État camerounais.

  1. Ce qu’Afana peut apporter à la lecture critique de la SND30

Lire la SND30 à la lumière de la pensée d’Afana, c’est poser des questions que le document lui-même esquive :

Qui contrôle la monnaie ? La SND30 est muette sur le franc CFA. Or, toute politique industrielle sérieuse implique une capacité à orienter le crédit, à moduler les taux d’intérêt, à dévaluer stratégiquement si nécessaire — instruments dont le Cameroun est privé dans le cadre de la zone franc.

Qui finance, et à quelles conditions ? Afana aurait demandé si les 37 500 milliards de FCFA attendus des partenaires extérieurs ne créent pas exactement les « esclaves pour dettes » qu’il redoutait. Les données actuelles donnent quelque crédit à cette inquiétude : la stratégie d’endettement à moyen terme 2025-2027 recourt à plusieurs sources de financement pour financer le vaste programme d’investissement public figurant dans la SND30, les sources extérieures concernant avant tout les bailleurs de fonds traditionnels.

Qui profite de la croissance ? La SND30 parle de développement inclusif, mais l’objectif de réduction du taux de pauvreté à 25% en 2030 apparaît très ambitieux au regard des données de 2024 : en 2022, 37,7% de la population, soit environ 10,1 millions de personnes, vivaient encore sous le seuil de pauvreté. Afana poserait la question de la redistribution, pas seulement de la croissance.

Conclusion

L’optimisme marxiste-léniniste et maoïste de la pensée d’Osendé Afana peut être identifié comme limites et faiblesses en fonction du courant économique défendu. Sa vision marxiste du monde le rendra trop optimiste sur la fin imminente du capitalisme rongé par ses contradictions, et sur l’avènement du socialisme. Cette confiance en l’inéluctabilité historique du socialisme, héritage de son époque et de son mentor Bettelheim, est aujourd’hui l’une des réserves formulables à sa pensée. L’histoire a montré que le capitalisme dispose d’une capacité de résilience et de mutation que Marx lui-même n’avait pas pleinement anticipée.

La pensée d’Osendé Afana et la SND30 sont séparées par soixante ans d’histoire, par la chute du mur de Berlin, par plusieurs cycles d’ajustement structurel, par la mondialisation et la révolution numérique. Pourtant, elles partagent un même constat de départ — le Cameroun n’a pas encore réalisé son potentiel économique — et achoppent sur les mêmes obstacles : faible industrialisation, dépendance extérieure, pauvreté persistante, écart entre les plans et les réalisations.

Ce que la SND30 gagne en réalisme institutionnel et en ancrage dans les normes internationales, elle le perd en audace sur les questions de souveraineté monétaire, de contrôle des ressources naturelles et d’intégration panafricaine. La leçon la plus productive de cette confrontation est peut-être celle-ci : la SND30 a besoin du diagnostic d’Afana pour comprendre pourquoi ses prédécesseurs ont échoué ; et Afana avait besoin de la rigueur institutionnelle de la SND30 pour que ses visions ne restent pas des utopies. Le Cameroun, soixante ans après l’assassinat de son premier économiste, est toujours en quête de la synthèse entre les deux. »

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« pendant que le pays s’enlise, la classe politique s’écharpe sur les réseaux »

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« pendant que le pays s’enlise, la classe politique s’écharpe sur les réseaux »
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Le deuxième vice-président national du Social Democratic Front (SDF), Louis Marie Kakdeu, appelle la classe politique camerounaise à recentrer le débat sur les problèmes économiques et sociaux du pays, dénonçant une vie politique qu’il estime de plus en plus dominée par les querelles sur les réseaux sociaux.

Dans une tribune publiée samedi, intitulée « Le clash comme programme politique, ou comment le régime dort tranquille », l’économiste et universitaire estime qu’une partie de l’opposition consacre désormais davantage d’énergie aux affrontements entre personnalités qu’aux propositions destinées à répondre aux difficultés quotidiennes des Camerounais.

« Pendant que le pays se noie, s’éteint et s’enlise, une néo-classe politique s’écharpe sur les réseaux sociaux », écrit-il.

Louis Marie Kakdeu cite notamment les difficultés liées aux infrastructures routières, aux approvisionnements en gaz, au coût de la vie et au chômage. Il déplore que ces sujets suscitent, selon lui, moins d’attention sur les réseaux sociaux que les polémiques entre responsables politiques.

Lire la tribune de Louis Marie Kakdeu :

« Cameroun : le clash comme programme politique, ou comment le régime dort tranquille

Coup de gueule : Pendant que le pays se noie, s’éteint et s’enlise, une néo-classe politique s’écharpe sur les réseaux sociaux. Le pouvoir n’a même plus besoin de se défendre. Les informations sur la mauvaise gouvernance du pays font beaucoup moins de bruit que la querelle de personnes. Ce n’est pas un accident. C’est un système. Et la néo-opposition dite « radicale » a pour mission d’aider le régime en place à distraire le peuple.

Une distraction regrettable

L’on met désormais 4 heures de temps en voiture entre Douala (Yassa) et Edéa (moins de 50 km), mais le citoyen qui est assis au fond d’un bus crasseux dans lequel il pleut ne se plaindra ni de la pluie qui tombe sur sa tête, ni de l’état de la route en dégradation avancée. Il cherche plutôt à sauver son téléphone et à se plaindre des problèmes de connexion internet qui l’empêchent de suivre en direct les clashes sur les réseaux sociaux : on y parle de tout sauf des milliers de Camerounais qui meurent sur les routes, de la pénurie de gaz, de la cherté du coût de la vie, du chômage massif, etc. On ne parle pas de ce qui accable le régime et qui concerne la vie quotidienne des citoyens. L’image de ce paradoxe camerounais est que les chômeurs ont voté le 12 octobre 2025 pour le ministre qui les a maintenus au chômage et qui leur a servi le bluff.

Le clash comme programme

Nous avons désormais une vie politique rythmée par des querelles, pas par des idées. Depuis la présidentielle d’octobre 2025, qu’a-t-on surtout débattu ? Des rumeurs de mœurs, des histoires d’argent, des « révélations » sans preuve et des audios « fuités ». Elles font cliquer, mais elles n’ont jamais produit un kilomètre de route ni un litre d’eau. Des procès en trahison sont le sport favori de certains. Il s’agit des débats sur la moralité des personnalités politiques comme s’il y avait un seul « saint » sur terre : « Que celui ou celle qui est saint(e) jette en premier la pierre sur l’autre ! ».

Vous voyez des gens dont les vies sont entièrement sales qui estiment que la vie des autres est sale. Un vrai paradoxe camerounais. On estime que la vie des personnalités politiques doit être « propre » comme si l’on était au ciel ou comme si l’on interdisait à certains d’être aussi « personnalités politiques » ou de le devenir pour monter le bon exemple. Une posture caractéristique d’un déficit criard d’engagement citoyen au Cameroun. Chaque jour, une part de l’énergie militante est dépensée à partager, commenter ou démentir des rumeurs.

Qui profite du bruit ?

La réponse est simple : le pouvoir en place. Un régime qui dure depuis plus de quarante ans n’a qu’un ennemi sérieux : le bilan. Tout débat sur les résultats l’oblige à répondre du délestage, du prix de l’eau, des chantiers inachevés, des budgets engloutis. Il n’a donc qu’un intérêt : que le débat porte sur autre chose. Chaque polémique entre néo-opposants lui offre ce cadeau. Avant les scrutins à venir, le régime affiche une retenue décrite comme de la discipline, pendant qu’une agitation désordonnée règne dans plusieurs camps de la néo-opposition. Le pouvoir peut se taire : la néo-opposition parle à sa place, et parle d’elle-même.

C’est le point le plus douloureux. Une partie de la néo-opposition qui se dit « radicale » a fait de la posture un projet : la dénonciation permanente, l’anathème contre ceux qui participent, le boycott érigé en principe, le « tout ou rien ». Elle vit du clash parce que le clash produit de l’audience, et l’audience passe pour une légitimité. Or, ni l’une ni l’autre ne remplacent une offre politique.

Le résultat est mécanique : Tant que « radical » signifie « celui qui hurle le plus fort », il n’y a ni programme chiffré, ni équipe prête à gouverner, ni ancrage local durable. Et le régime peut se présenter comme le seul acteur capable de gérer un État. On ne renverse pas un système avec des punchlines : on l’use par des propositions. Et c’est mon message principal aux citoyens camerounais. Je ne m’attends pas à être entendu ; je ne suis pas dupe. Mais je joue mon rôle.

À l’inverse, l’opposition authentique, celle qui fait le travail patient (élus locaux, programmes sur l’eau, l’énergie, la décentralisation, contre-budgets, contrôle de l’action gouvernementale), n’a ni les plateaux ni les partages. On dit de cette opposition qu’elle est invisible dans l’espace public qui récompense le scandale. Elle est pourtant la seule à préparer l’alternance et l’alternative pour de bon, celle qui permettra de gouverner ensuite et de gouverner utilement.

Le Cameroun n’a pas besoin d’un feuilleton de plus. Il a besoin d’eau, de courant, de routes, de caniveaux qui ne débordent pas. Tant que les acteurs politiques préféreront le buzz et le bluff, les Camerounais continueront de payer la note, et le régime dormira tranquille.

Louis Marie Kakdeu, MPA, PhD & HDR
Deuxième Vice-Président National du SDF

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