Un large consensus s’est dégagé : la politique étrangère américaine agit comme un électrochoc géopolitique, marquant l’avènement d’un nouvel ordre mondial. Pourtant, si les dirigeants européens en reconnaissent l’existence, leurs politiques ne reflètent pas encore cette prise de conscience.
L’Union européenne et les gouvernements européens sont absorbés par des urgences immédiates – la guerre en Ukraine, l’augmentation des budgets de défense, la régulation des géants technologiques américains. Mais pour peser durablement sur la scène internationale, ils doivent aussi développer une vision plus claire de l’ordre mondial en mutation.
Un monde sans ordre défini
Ces dernières années, le paysage international a changé en profondeur. Pourtant, ce que nous vivons en 2025 ne ressemble pas à l’émergence d’un nouvel ordre mondial structuré, mais plutôt à un état de désordre global où rien n’a véritablement remplacé l’ancien ordre libéral en déclin.
- La multipolarité reste incomplète, car l’équilibre entre puissances est encore flou.
- Le concept de “G-zéro”, où aucun pays ne contrôle réellement le système, ne colle pas non plus à la réalité actuelle.
- Les prédictions sur une plurilatéralité – des alliances flexibles entre États – ne se sont pas concrétisées, et il n’existe pas non plus de véritable concert des grandes puissances.
Dans ce contexte, la montée en puissance de la Russie pose question : elle bénéficie d’une influence accrue, mais ne possède pas tous les attributs d’une puissance mondiale durable.
Cependant, parler d’absence d’ordre mondial ne signifie pas forcément désordre absolu. Si certains dirigeants bafouent ouvertement les règles internationales, ces dernières continuent d’avoir un impact sur les comportements étatiques.
Le monde actuel est un mélange chaotique de tendances contradictoires, mais rien n’indique encore qu’il puisse s’organiser en un véritable système cohérent.
Que signifie réellement l’“indépendance” européenne ?
Face à cette incertitude, l’Europe s’accroche à deux idées majeures, bien qu’elles soulèvent des interrogations sur leur mise en œuvre.
L’autonomie stratégique : les dirigeants européens réaffirment leur volonté d’être “indépendants” des États-Unis et de façonner leur propre avenir. Mais cette autonomie reste mal définie. L’interdépendance économique, politique et militaire rend illusoire une Europe totalement affranchie des autres grandes puissances.
Le multilatéralisme : l’Europe continue de défendre la coopération internationale, alors que d’autres puissances s’en détournent. Mais le multilatéralisme actuel est à bout de souffle. Il ne s’agit plus de simplement le préserver, mais de le repenser pour sauver ce qui peut l’être face à l’essor d’une politique mondiale fondée sur l’opportunisme et la force brute.
Vers un “géolibéralisme” ?
J’ai déjà proposé le concept de “géolibéralisme” comme une alternative : un modèle conciliant réalités géopolitiques et valeurs libérales et démocratiques. Or, sous un deuxième mandat de Trump, la dimension libérale de ce modèle est encore plus menacée qu’auparavant.
Malgré leur discours en faveur du multilatéralisme, les Européens se tournent de plus en plus vers un pragmatisme pur, où la diplomatie répond davantage à des intérêts immédiats qu’à des principes moraux. Ursula von der Leyen parle de “hyper-transactionnalisme”, une logique qui ressemble davantage à un refus de l’ordre mondial qu’à une stratégie pour en façonner un nouveau.
L’Europe ne doit pas abandonner son modèle libéral, mais le réadapter de façon plus ciblée et concertée. Elle peut s’appuyer sur des dynamiques sociétales mondiales que le réalisme cynique ignore à ses dépens, par exemple en consolidant des îlots de coopération, notamment sur le climat.
Des débats stratégiques enfermés dans des slogans
Pour l’instant, l’Europe se contente de réactions automatiques à la nouvelle ère politique. Les débats sont dominés par des formules creuses du type “L’Europe doit se réveiller” ou “Nous devons nous organiser”, mais ces slogans ne précisent rien sur la direction à suivre.
L’accent mis sur les dépenses de défense est justifié, mais ce renforcement militaire doit s’accompagner d’une vision claire de l’ordre mondial à venir.
Une opportunité à ne pas gâcher
Nous sommes dans un moment charnière, où les bases du futur ordre international sont en train de se définir. Au lieu de se contenter de discours autocentrés sur son statut de puissance, l’Europe doit agir concrètement pour influencer cet ordre.
Même si une certaine priorité au court terme est compréhensible, les dirigeants européens doivent élever leur regard pour formuler des réponses plus ambitieuses aux incertitudes du monde actuel.















